Les avalanches sous-marines : un processus géologique majeur et des risques à évaluer

Bruno Savoye, Pierre Cochonat, Jean-François Bourillet et Florence Cayocca

IFREMER, Département Géosciences Marines, B.P. 70, 29280 Plouzané.

Article publié dans la revue "Cols Bleus", n°2404, 2-6 août 1997

Introduction

Il y a seulement cinquante ans, le fond des océans n'était qu'une mystérieuse contrée, véritable face cachée de la terre, peut-être encore plus mal connue que la lune, son propre satellite. Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, le développement de l'exploration sous-marine s'est accompagnée d'un renouvellement spectaculaire des concepts de formation et d'évolution du globe avec notamment la "révolution de la Tectonique des Plaques". Parmi les nombreuses découvertes réalisées au cours des dernières décennies, la découverte des avalanches sous-marines fut une découverte majeure à la fois pour la géologie, mais aussi pour l'aménagement et l'exploitation du milieu marin.

Même si depuis quelques années, la géologie tend à devenir une science de plus en plus quantitative, elle reste avant tout une science naturaliste, une science d'observation. En mer, le masque que constitue la couche d'eau et qui empêche toute observation directe, fut longtemps un obstacle difficile à contourner pour le géologue marin. Aujourd'hui, après plusieurs décennies de développements technologiques tous azimuts, le géologue marin dispose enfin d'outils fiables et performants, capables de rivaliser dans bien des cas, et souvent pour des coûts moindres avec les outils utilisables à terre.

Le progrès des connaissances est intimement lié aux progrès techniques

La fin du 19 ème siècle est une période faste pour l'océanographie avec notamment la fameuse expédition du navire CHALLENGER. Au cours de cette période, le Prince Albert de Monaco joue un rôle moteur, prenant dès 1885 la tête de nombreuses expéditions océanographiques en Atlantique central et dans les régions arctiques.

La période qui s'étend entre les deux guerres mondiales est moins active même si la mise au point des premiers sondeurs acoustiques date de cette époque. La seconde guerre mondiale donne une nouvelle impulsion aux recherches océanographiques. Ce regain d'activité ne tarira pas avec le retour de la paix et se prolongera au contraire pendant les années de l'après-guerre. Une des contributions des plus nouvelles et originales est le fait d'un suédois, Hans Pettersson, qui eut l'idée d'étudier systématiquement la sédimentation dans les grandes profondeurs des océans, là où aucune érosion n'était censée se produire. Avec l'ALBATROSS, un superbe quatre-mâts, il entreprend, de juillet 1947 à octobre 1948, un tour complet de la Terre suivant à peu près l'Equateur. Si les résultats de cette expédition ont eu, du point de vue scientifique, une énorme importance à leur époque, ce sont surtout les techniques élaborées à l'occasion de ce périple par Pettersson et ses collègues : Weibull, Kullenberg, Koczy, Arrhénius, etc... qui marqueront l'évolution de l'océanographie moderne.

En France, cette période est marquée par les grands débuts de l'océanographie moderne avec la mise au point du scaphandre autonome Cousteau-Gagnan, le développement des premiers bathyscaphes, l'armement de la Calypso, la création en 1955 du Laboratoire d'océanographie physique du Muséum National d'Histoire Naturelle et quelques années plus tôt du fameux laboratoire de géologie sous-marine de J. Bourcart à la Sorbonne.
Les années 60 et 70 voit les budgets et les efforts consacrés à l'océanographie s'accroître de manière importante, de par le monde, avec le développement et la mise au point de nombreux outils d'exploration parmi lesquels il convient de citer tout particulièrement la prospection sismique (qui permet de réaliser des coupes du sous-sol), les grands forages océaniques et les submersibles. Dans cette course vers la mer, la France, avec la création du CNEXO (à l'origine de l'IFREMER) et la construction d'une véritable flotte océanographique, sans avoir la prétention de vouloir rivaliser avec les Etats-Unis, se retrouve très bien placée. Dans certains domaines, comme l'intervention sous-marine, la France peut même s'enorgueillir d'une place parmi les tous premiers sur le plan mondial. Plus récemment, l'adaptation au domaine civil de techniques développées pour les applications militaires, tels les sonars latéraux, les systèmes de radiopositionnement, les sondeurs de sédiments de type Chirp… a doté les géologues d'outils permettant de visualiser avec précision l'état de surface des fonds marins, ce qui, dans le cas de l'étude des processus sédimentaires actifs actuellement, comme les avalanches sous-marines, est déterminant.

C'est dans ce cadre historique où chaque progrès technique s'accompagne de progrès décisifs sur le plan des connaissances, qu'il convient de restituer l'étude des sédiments marins et plus particulièrement l'étude des avalanches.

Que se passe-t-il dans les abysses et les canyons sous-marins ?

Les sédiments qui recouvrent le fond de la mer sont formés par l'assemblage de particules d'origines diverses : altération des roches à la surface des continents ou sous l'eau, résultat d'une activité biologique ou synthèse par voie chimique. Quelque soit leur origine, ces particules contribuent à la formation des sédiments et la mer est, le plus généralement, le lieu ultime où se répartissent et se concentrent tous ces matériaux. Mais entre le moment où une particule devient mobilisable et le moment où se constitue le sédiment, puis la roche sédimentaire proprement dite, se déroule un scénario complexe pouvant durer plusieurs millions d'années. Parce qu'elle est extrêmement sensible à son environnement au moment du dépôt, la couverture sédimentaire qui recouvre la quasi-totalité des fonds marins est d'un grand intérêt pour le géologue, car elle constitue un véritable livre d'histoire, dans lequel sont archivés la plupart des événements climatiques et environnementaux qu'a connus notre planète.

En règle générale, face au continent, la zone côtière se prolonge sous la mer par une sorte de plateau plus ou moins bien développé jusqu'à une profondeur d'eau de l'ordre de 100 à 200 m. Cette région que l'on appelle plateau continental est dominée par l'action des marées, des houles et des tempêtes. Après le plateau, on trouve une zone très escarpée qui surplombe les grandes plaines abyssales ; cette région, appelée pente continentale est souvent entaillée par des canyons sous-marins. On a coutume d'imaginer qu'au delà de 50 à 100 m de profondeur d'eau, le fond de la mer est recouvert d'une épaisse couche de vase relativement inerte et désertique. Si cela est parfois vérifié, il existe beaucoup de régions qui, bien que situées par grande profondeur d'eau, présentent des fonds sous-marins contrastés, constitués, par exemple, de sables, de graviers voire d'amas de blocs.

C'est en particulier le cas des plaines abyssales situées aux débouchés des canyons sous-marins parfois au delà de 2000 à 3000 m de profondeur d'eau.

Les canyons sous-marins, découverts il y a un peu plus d'un siècle, ont beaucoup intrigué les géologues. Quels processus pouvaient bien être responsables de la formation de ces gigantesques gorges sous-marines, montrant des incisions parfois supérieures à 1000 m, faisant quelques centaines à quelques km de large et parfois plusieurs centaines de km de long. Les géologues ont tout d'abord invoqué de gigantesques variations du niveau de la mer; le domaine sous-marin profond étant réputé calme et inerte, seule l'émersion des pentes sous-marines pouvait expliquer le creusement des canyons, qui n'étaient en sorte que de profondes vallées fluviatiles aujourd'hui immergées. D'ailleurs de nombreux canyons sous-marins se situent dans l'axe de gorges terrestres manifestement creusées par les rivières. Au 19ème siècle, certains savants y virent même une preuve de l'existence du Déluge cité dans la Bible. Cependant avec le progrès des connaissances sur l'histoire de notre planète, les climats du passé et les variations du niveau de la mer au cours des différentes périodes géologique, cette hypothèse "catastrophiste" a dû être abandonnée.

Les avalanches sous-marines : une découverte récente

C'est dans la première moitié du siècle, que l'on a pour la première fois imaginé, que le creusement des canyons devait s'être effectué sous la mer, mettant en jeu des processus alors inconnus. Dans les années 1950, certains géologues eurent l'idée de mettre en parallèle la rupture soudaine de câbles téléphoniques transatlantiques et le processus de creusement des canyons. Ce qui était capable de couper des câbles d'acier de plusieurs centimètres de diamètre et avancer à plusieurs dizaines de km/h, pouvait vraisemblablement être capable de creuser des canyons. Le concept d'avalanche sous-marine était né. On chercha à le reproduire à petite échelle dans des bassins.

On sait maintenant qu'il s'agit là d'un processus géologique majeur ; c'est grâce à lui que la plus grande partie du matériel érodé sur les continents et transporté jusqu'à la mer par les fleuves est finalement transférée dans les grands fonds océaniques. Si l'on parle d'avalanche sous-marine, il convient de préciser qu'il s'agit en fait d'un terme générique qui regroupe plusieurs processus géologiques différents, qui vont du glissement sous-marin aux courants de turbidité en passant par les coulées de débris.

Pourquoi le mot d'avalanche sous-marine ?

Lorsqu'une particule issue du démantèlement des continents est déposée à l'embouchure d'un fleuve en mer, débute son long périple sous la mer. Les courants dans la zone côtière puis sur le plateau continental contribuent au transport des particules vers le large jusque vers 100 à 200 m de profondeur d'eau au sommet de la pente continentale. La conjonction de pentes relativement fortes avec des taux de sédimentation élevés qui favorisent la sous-consolidation des sédiments, ainsi que la présence de canyons sous-marins sont autant de facteurs favorables au déclenchement de glissements sous-marins. On connaît des cas de glissements de terrain à terre. Sous la mer, le même type de processus existe, mais l'eau de mer prenant la place de l'air comme fluide ambiant, ces phénomènes sont relativement plus fréquents en mer qu'à terre, peuvent affecter des zones relativement peu pentées et prendre des proportions gigantesques (plusieurs millions de m3), devenant de véritables avalanches à l'origine parfois de véritables catastrophes.

Tout comme pour les glissements terrestres, on dispose d'une classification très précise de ces phénomènes, qui vont du simple éboulis de blocs relativement localisé aux courants de turbidité, véritables avalanches sous-marines qui peuvent parcourir de très longs trajets. On emploie le terme d'avalanche sous-marine, par analogie avec les avalanches de neige. D'un point de vue physique, il s'agit d'ailleurs d'un processus quasi-identique, turbulent et très énergétique. Les courants de turbidité, terme savant pour avalanche sous-marine, transfèrent les particules accumulées en haut de pente près des têtes de canyons vers les zones profondes. On retrouve ainsi dans les plaines abyssales des matériaux associés à des fossiles déposés à une profondeur d'eau faible, voir proche du littoral. Le volume de matériel transféré peut être considérable ; le dépôt lié à l'avalanche de 1929 qui a affecté la zone des Grands Bancs au Sud de Terre-Neuve a recouvert, estime-t-on, une surface abyssale de 260 000 km2 sur une épaisseur moyenne d'environ 1 m.

Les avalanches sous-marines ne sont pas des phénomènes permanents, mais plutôt périodiques et de durée très courte. Très énergétiques et destructrices, capables de parcourir en quelques heures, plusieurs centaines de kilomètres sur le fond, les avalanches sous-marines sont parmi les processus sous-marins les plus spectaculaires et les plus difficiles à étudier. La quantité énorme de matériaux transportée au cours de chaque événement catastrophique est telle, qu'elles représentent le processus majeur de transfert du matériel détritique vers les grands fonds océaniques.

Une avalanche, comment çà marche ?

Une avalanche est presque toujours issue de l'évolution d'un glissement sous-marin. Il existe à priori une autre possibilité de créer une avalanche ; lorsque l'embouchure d'un fleuve en mer est connecté directement à la tête d'un canyon sous-marin et que ce fleuve est susceptible, à l'occasion de crues, de transporter beaucoup de matière en suspension, le courant du fleuve peut générer, du fait de sa densité, une avalanche sous-marine, dont les propriétés sont à peu près semblables aux avalanches plus classiques. Mais cette découverte est récente et encore très controversée.

Le scénario classique d’évolution d'une avalanche est le suivant. Lorsqu'il y a rupture et que sur une pente forte, une certaine épaisseur de terrain (quelques m à dizaine de m) commence à glisser, la structure initiale des dépôts est petit à petit détruite et la masse glissée gonfle par incorporation d'eau. On passe d'abord du stade du glissement au stade de la coulée de débris. Celle-ci peut transporter de très gros blocs en suspension. Au fur et à mesure de son accélération sur la pente, la coulée de débris incorpore de l'eau, éventuellement cannibalise les sédiments qu'elle rencontre le long de son trajet les incorporant à la masse initiale glissée. Petit à petit, des turbulences apparaissent à sa surface jusqu'à ce que la coulée de débris se soit entièrement transformée en courant de turbidité ou véritable avalanche turbulente, après s'être éventuellement délestée d'une partie du matériel le plus grossier qu'elle transportait. L'avalanche peut atteindre des vitesses élevées (plusieurs dizaines de km/h) et parcourir de très longues distances même sur un fond plat. Cependant, en fin de parcours, l'énergie de l'avalanche diminue et elle commence à déposer le matériel qu'elle transportait en suspension grâce à la turbulence. C'est la mort de l'avalanche. Les géologues spécialistes de ce type de phénomène ont développé différents critères permettant de reconnaître d'après les dépôts laissés sur le fond par les avalanches, les différents types d'avalanches et déterminer dans quelle phase était l'avalanche au moment du dépôt.

Pourquoi faut-il étudier les avalanches sous-marines ?

En dehors de la curiosité naturelle pour un phénomène qui semble affecter une partie non négligeable de l'espace océanique, les recherches sur les avalanches sous-marines sont motivées par deux types d'applications différentes.

Tout d'abord, les avalanches sous-marines peuvent entraîner la destruction d'ouvrages posés sur le fond, qu'il s'agisse de câbles de télécommunications ou d'énergie, de structures pétrolières ou de pipe-lines. Elles peuvent aussi avoir indirectement des répercussions désastreuses sur la frange littorale, en générant des raz de marée, voire déstabiliser le front de mer. Pouvoir plus précisément évaluer les risques liés aux avalanches pour un ouvrage ou pour la zone littorale, constitue un enjeu d'autant plus important que l'on assiste simultanément, à l'échelle mondiale, à une concentration des populations sur les espaces littoraux et au développement de l'industrie offshore.

Enfin les avalanches sous-marines créent des structures sédimentaires qui peuvent, sous certaines conditions, acquérir une certaine valeur marchande. En effet, lorsqu'une avalanche meurt, le matériel grossier qu'elle transporte, se dépose brutalement sur le fond. Les avalanches ayant tendance à emprunter des chemins préférentiels, comme par exemple les canyons et les grandes vallées sous-marines, elles sont à l'origine de la mise en place de corps sableux en pied de pente et en mer profonde, qui constituent potentiellement d'excellents pièges à hydrocarbures, actuellement très recherchés par l'ensemble des compagnies pétrolières. La structure interne de ces accumulations sédimentaires est extrêmement complexe. Un des enjeux des recherches actuelles est de fournir aux compagnies pétrolières des modèles les plus fiables possibles de ce type de dépôt. L'étude des processus actuels a pour but, dans ce cas, de mieux comprendre des pièges à hydrocarbures mis en place il y a plusieurs millions d'années.

Le cas de la catastrophe de Nice

Il existe de nombreux cas de catastrophes récentes provoquées par des avalanches sous-marines. Parmi celles-ci le cas de l'aéroport de Nice est présent dans toutes les mémoires. Rappelons quelques faits : l'aéroport est situé en pleine ville en bordure de mer. Il a été construit en gagnant du terrain sur la mer par remblai. Le 16 octobre 1979, pendant des opérations de remblayage un glissement sous-marin de grande ampleur a eu lieu faisant disparaître dans la mer une partie de l'aéroport. Dans le même moment, après une baisse relative du niveau de la mer, un raz de marée de plusieurs mètres submergea le littoral sur un front de 100 km environ. A l'époque, outre des dégâts matériels importants et des interrogations concernant les modalités de construction de l'aéroport et sa stabilité, cette catastrophe causa la mort de plusieurs personnes. 3 h 45 et 8 heures après le glissement de l'aéroport, deux câbles téléphoniques situés respectivement à 80 km et 110 km de Nice furent sectionnés. Les études réalisées après cette catastrophe ont montré que tous ces phénomènes avaient pour origine une avalanche sous-marine issue d’un glissement sous-marin en haut de pente. qui avait emprunté le canyon sous-marin puis la vallée sous-marine du Var pour finalement se disperser dans la plaine abyssale ligure au pied de la pente continentale corse. Cette avalanche fut de la Baie des Anges ayant affecté un volume important de sédiments.

Dans le cadre d'une expertise destinée à définir quel était le phénomène exact responsable de ces diverses manifestations, puis pour son propre compte, le CNEXO (devenu l'IFREMER) a entrepris l'étude détaillée de toute cette zone au large de Nice depuis la côte jusqu'aux plaines abyssales par 2650 m de profondeur en collaboration avec diverses équipes extérieures. Un volume très important de données a été acquis et dépouillé. On dispose, entre autres, de cartes bathymétriques très précises, de dizaines de prélèvements du fond (sous forme de carottes de quelques mètres de longueur, le plus souvent), de près de 10000 km de profils sismiques (coupe du sous-sol), des levés avec des sonars latéraux SEAMARC et SAR (image acoustique des fonds), ainsi que 27 plongées réalisées avec la soucoupe CYANA dans cette zone depuis 1980.

Les résultats obtenus au cours de ces diverses missions ont fait l'objet de nombreuses publications dans des revues scientifiques spécialisées. L'image sonar permet de bien identifier les zones qui ont glissé et les zones stables. Au large de Nice, elle a permis de découvrir l'existence d'un immense champ de dunes géantes qui occupe la quasi-totalité du fond du canyon du Var de 1000 m à 2000 m de profondeur d'eau. Ces dunes géantes, composées presque exclusivement de galets, font en moyenne plusieurs mètres de haut (jusqu'à 8 m) et ont une longueur d'onde variant de 30 à 120 m. Ces dunes ont été mises en place par les avalanches, particulièrement énergétiques dans cette partie du canyon puisque capables de mobiliser des galets de près de 20 cm de diamètre, parfois plus.

Les observations en submersible réalisées le long du chemin suivi par l'avalanche de 1979 montrent des figures d'érosion à toutes les échelles.

Que ce soit le flanc du canyon recoupé à l'emporte-pièce par l'avalanche formant des falaises subverticales de plus 30 m de haut, ou les grands éboulis contenant des blocs de remblais de l'aéroport et des moellons découverts à plus de 5 km de l'aéroport par près de 1000 m de profondeur d'eau. Au travers des différentes techniques d'exploration employées, l'ensemble des informations et des observations confirme l'existence d'avalanches susceptibles de mettre en mouvement des masses importantes de sédiment et permettent de mieux visualiser l'impact des avalanches sous-marines sur le fond.

L'étude de la sédimentation récente sur l'ensemble de la région permet de mieux estimer les risques liés aux avalanches. Les crues du fleuve Var semblent jouer un rôle important, négligé jusqu'alors dans le déclenchement des courants de turbidité. L'impact des séismes sur la stabilité des pentes sous-marines demeure une préoccupation majeure. Dans cette région riche et urbanisée, quel serait l'impact en mer d'un séisme du type de celui enregistré en Haute-Savoie durant l'été 96.

Les mécanismes déclenchants ou comment évaluer les risques ?

Comparables aux avalanches de neige, les avalanches sous-marines prennent des proportions gigantesques sous la mer, pouvant entraîner la rupture de câbles de télécommunication ou de pipe-lines, voire créer de gigantesques raz de marée. L'accident de l'aéroport de NICE en 1979, a montré que ce type de catastrophe pouvait toucher de nombreuses régions, y compris en France métropolitaine. Certes le glissement en question a provoqué une avalanche de taille plutôt modeste ; celle-ci a cependant parcouru plus de 150 km en quelques heures avant d'atteindre des profondeurs d'eau de 2600 m au large de la Corse. En 1979, aucun séisme n’a été détecté dans la région et pourtant on sait que les séismes sont parmi les principaux facteurs déclenchants d’avalanches. La catastrophe a eu lieu en octobre, un jour où il ne faisait pas très beau.

Elle a produit un raz de marée, certes de faible amplitude, mais suffisant pour balayer une grande partie du littoral et causer la mort de plusieurs personnes. Quel aurait été le bilan de la catastrophe si elle avait eu lieu par une belle après-midi ensoleillée du mois de juillet? Cette catastrophe pourrait-elle se reproduire? Peut-on en estimer par avance les zones à risques ? autant de questions qui interpellent les scientifiques. Pour répondre à ces questions, les scientifiques cherchent à mieux comprendre les mécanismes déclenchants des avalanches, à savoir mieux reconnaître les causes et l'impact des avalanches sur le fond afin, à partir de ce qui s’est passé, de prédire ce qui pourrait se passer dans un futur proche. On peut parler de géologie événementielle. La notion de "risque" est difficile à manipuler, car si la possibilité d'occurrences de ces événements existe même à l'échelle humaine, les géologues ont l’habitude travailler sur des échelles de temps très différentes (10000 ans à quelques millions d’années).

L'approche développée par l'IFREMER est multiple. Elle se situe tout d'abord à l'échelle régionale:

  • évaluation de l'activité passée, fréquence et nature des événements
  • carte des profondeurs d'eau (le moteur des glissements étant la gravité, la valeur de la pente locale est déterminante pour le déclenchement d'un glissement)
  • cartographie des grands ensembles sédimentaires: sources de glissement potentielles, zones de transit des avalanches, zone de dépôt des avalanches
  • évaluation des principaux événements à risque

Elle se situe ensuite à l'échelle locale:

  • caractérisation de l'état de stabilité des sédiments (mesure des propriétés mécaniques)
  • calculs de stabilité (prenant en compte ou non l'effet des séismes)
  • intégration à l'échelle cartographique (carte de zone plus ou moins stables)

L'état actuel des connaissances et la relative modestie des moyens mobilisés dans ce projet ne permettent pas de proposer une méthodologie d'évaluation des risques opérationnelle dès aujourd’hui, d'autant plus que les facteurs externes déterminants sont nombreux et variés (activité sismique, déséquilibres liés à la présence de gaz dans les sédiments, ...). Cependant les études en cours sont poussées dans ce sens. Le savoir-faire et les compétences acquises par l'IFREMER dans le domaine des avalanches sous-marines au sens large ont fait récemment l'objet d'applications pour l'industrie, que ce soit dans le cadre de grands projets de pose de câbles transocéaniques ou dans le cadre de l'exploration pétrolière par grand fond. A titre d'exemples, l'IFREMER a mené une pré-étude avec le groupe pétrolier ELF-Aquitaine Production dans le Golfe de Guinée et collabore actuellement avec le Norwegian Geotechnical Institute sur un "Joint International Project" visant à établir les recommandations pour les études de site dans l'offshore pétrolier profond.

L'aventure du grain de sable

Les objectifs actuels de l'équipe d'IFREMER, qui étudie les pentes continentales sous-marines actuelles et les avalanches sous-marines sont avant tout de mieux comprendre les processus de déclenchement des avalanches, ainsi que les mécanismes de transport et de dépôt du matériel transporté par les avalanches. Cela passe par l'étude de sites sensibles, mais aussi, et c'est nouveau, par la reproduction en piscine d'avalanches miniatures et le développement de modèles mathématiques sur ordinateur. C'est un travail de recherche de longue haleine, qui implique des chercheurs de différentes disciplines dans un domaine ou la coopération internationale et en particulier européenne est devenu une nécessité. Relevant à la fois du domaine de la recherche fondamentale et du domaine des sciences appliquées, ce travail nécessite des moyens importants, qu’ils soient financiers, techniques mais aussi humains. Il y a près de dix ans, lorsque ce projet de recherche a été initié à Brest, aucun projet d’application industrielle ne le motivait. Aujourd’hui les sollicitations extérieures, y compris industrielles, sont nombreuses; la recherche d'aujourd’hui est l'application de demain et il est important pour l'avenir que la France se donne les moyens de poursuivre des projets de recherche ambitieux, en insistant en particulier sur la formation et le recrutement de jeunes chercheurs dans ces domaines de pointe que constituent l'exploration de l'espace océanique et de ses mystères.

Un travail de recherche de longue haleine

Les objectifs actuels de l'équipe d'IFREMER, qui étudie les pentes continentales sous-marines actuelles et les avalanches sous-marines sont avant tout de mieux comprendre les processus de déclenchement des avalanches, ainsi que les mécanismes de transport et de dépôt du matériel transporté par les avalanches. Cela passe par l'étude de sites sensibles, mais aussi, et c'est nouveau, par la reproduction en piscine d'avalanches miniatures et le développement de modèles mathématiques sur ordinateur. C'est un travail de recherche de longue haleine, qui implique des chercheurs de différentes disciplines dans un domaine ou la coopération internationale et en particulier européenne est devenu une nécessité. Relevant à la fois du domaine de la recherche fondamentale et du domaine des sciences appliquées, ce travail nécessite des moyens importants, qu’ils soient financiers, techniques mais aussi humains. Il y a près de dix ans, lorsque ce projet de recherche a été initié à Brest, aucun projet d’application industrielle ne le motivait. Aujourd’hui les sollicitations extérieures, y compris industrielles, sont nombreuses; la recherche d'aujourd’hui est l'application de demain et il est important pour l'avenir que la France se donne les moyens de poursuivre des projets de recherche ambitieux, en insistant en particulier sur la formation et le recrutement de jeunes chercheurs dans ces domaines de pointe que constituent l'exploration de l'espace océanique et de ses mystères.